Grand vin

L’autre fille d’Annie Ernaux

Elle pensait être l’unique, la seule fille qu’eurent ses parents …

Mais un jour, sa mère lui révèle maladroitement le contraire. Avant de venir au monde, l’auteur a eu une petite sœur, morte d’une maladie à six ans …

Voici qu’un demi-siècle plus tard, elle va chercher à défricher le terrain de cette nouvelle traumatisante. Elle se sent plongée en plein mensonge, culpabilise, ressent même un sentiment de jalousie vis-à-vis de cette inconnue.couverture l'autre fille

L’auteur explore une nouvelle fissure de son intimité familiale, sonde la mémoire de ses proches et tente de comprendre ce passé de non-dits, d’énigmes qui la heurtent encore, comme elle les a déjà livrés dans plusieurs romans.

Toujours avec une grande pudeur, ses cris résonnent cette fois en écho dans le cœur froid de cette petite sœur perdue. A travers un message sous la forme d’une lettre, à la fois douloureux et reconnaissant, elle livre que c’est bien de cette sœur d’outre-tombe qu’est né chez elle ce sentiment d’être l’  «autre», celle-là vivante, écrivain, pour délivrer le message d’une absente qu’elle côtoie dans ses pensées, dans ses entrailles.

Comme à l’accoutumée, Annie Ernaux donne en peu de mots un message fort, et d’ailleurs pourquoi en faire autrement puisque ses mots sont justes, vrais, intenses, il n’est guère utile de faire d’eux une longue litanie …

L’auteur va à l’essentiel et son récit distillé gagne le cœur du lecteur, doucement, sans jamais le froisser.

Je serai moi aussi peu prolixe, par respect pour cet auteur que j’apprécie beaucoup, pour la saluer de ce grand moment d’émotion et pour la délicatesse de ses mots qui soulignent avec réserve cette souffrance larvée qu’elle contient et dissimule derrière une écriture qu’on lui connaît bien, troublante, subtile.

L’autre fille d’Annie Ernaux, Éditions Nil

Date de parution : 3/03/2011  
Article publié par Celeste le 24 mars 2011 dans la catégorie Grand vin

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8 petits mots

Le 25 mar 2011 à 09:26:03

Je ne connaissais pas ce livre de cette auteure que j’aime énormément ! Je note, je note…



 
Noann
Tenancier
Le 25 mar 2011 à 09:48:04

Bonjour Clara !
Merci de noter noter…



 
Céleste
Le 25 mar 2011 à 14:27:26

à Clara :

Si, comme moi, vous aimez Annie Ernaux, hâtez-vous de lire ce dernier récit. Un petit roman, mais immense d’émotions …



 
Le 25 mar 2011 à 15:03:58

C’est ce que je vais faire !!!!!



 
Le 4 avr 2011 à 21:36:55

Ton très beau billet rend hommage à ce livre touchant. L’écriture d’Annie Ernaux me fascine par sa justesse, sa précision et en même temps cette espèce de retenue dans l’émotion qui la laisse pourtant éclater avec force.



 
celeste
Le 5 avr 2011 à 11:36:51

à Violaine :
Ravie que mon billet vous ait touchée …
Il est vrai qu’Annie Ernaux, derrière cette réserve et cette émotion larvée, donne à ses messages beaucoup d’intensité, qui vous bouscule à l’intérieur …



 
Le 17 mai 2011 à 16:54:46

autoscriptothérapie

Je ne connaissais pas Annie Ernaux. Elle est normande et institutrice, née à Yvetot dans un milieu plutôt modeste. Maintenant on la retrouve Agrégée et professeur de lettres modernes à la retraite. Il semble que ses livres s’inspirent tous de son autobiographie et qu’elle soit en quête perpétuelle de l’ombre d’elle-même. En 1984 elle reçoit le prix Renaudot pour son roman « la Place » qui décrit la rude ascension sociale de ses parents.

« L‘autre fille » est une plaquette de 70 pages, dont la forme est épistolaire. Elle écrit à cette soeur née en 1932 et morte de diphtérie en 1938, transformée en sainte. Quel héritage lourd à porter ! Quoi qu’il en soit, ces deux soeurs ne semblent pas avoir eu les mêmes parents : « Autour d’eux bouillonnait l’espérance ouverte par le Front populaire ». Ils étaient jeunes et beaux. Mais cela tourne au vinaigre avec ce décès malheureux, qui survient à un doigt de l’invention de la pénicilline. Après, « Ils ont vécu l’Exode, l’Occupation, les bombardements. Ils ont vécu ta mort. Ils sont des parents qui ont perdu un enfant. Tu es là invisible. Leur douleur.» Un empoisonnement qui a la vie longue mais a généré l’écriture, une deuxième vie. Les parents essaieront de dissimuler toute trace pour oblitérer le malheur absolu. « Je ne les ai jamais entendus prononcer ton prénom ». Une sœur innommable et sainte, à l’origine de souffrance profonde. Annie interroge en secret quelques objets rescapés. Seule l’imagination peut venir à son secours.

Tout cela est d’une lourdeur étouffante et accablante, malgré la simplicité des mots, le style coupé et brut. On se bute à des morceaux de raisonnements analytiques percutants et sans ponctuation. Les pronoms personnels sont vagues, les faits se dissolvent les uns dans les autres. Tout est si insaisissable!

Le texte se déroule, avec des tas de vides, de hiatus, de béances, de points d’interrogation noyés dans le puits insondable des secrets familiaux. Et ce vide se met à vivre, mu par le miracle de l’écriture. « Enfant je croyais toujours être le double d’un autre vivant dans un autre endroit.» Annie est victime d’une gemellité encore plus problématique à vivre, parce que totalement invisible. Elle conclut: « Je croyais que cette vie était « l’écriture », la fiction d’une autre. » Je est une autre !

Très complexe, l’ensemble ressemble à la patiente reconstitution d’un document dont de nombreuses pages auraient été noyées. Cela semble faire partie d’une autothérapie. A ce titre, c’est intéressant d’un point de vue clinique, mais cela donne parfois au lecteur une sensation très forte d’inconfort qui finit par nuire un peu au plaisir de lire. On irait jusqu’à penser qu’une fois accouchés, les mots versés sur le papier, l’ont été d’une traite, sans corrections, et sont devenus inamovibles comme autant de pépites extraites d’une mine profonde. Privée de l’amour des individus ayant vécu physiquement autour d’elle, l’auteur vit en perpétuel état de manque, assaillie par ses chimères. Mais elle se retrouve finalement victorieuse dans l’imaginaire solitaire de la vie née de l’écriture.



 
Céleste
Le 17 mai 2011 à 18:40:26

Certes … certes Deashelle … Cependant, c’est un auteur que je suis et ses mots m’émeuvent, ses récits sont vrais, sobres, sans fard.



 

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