Grand vin

Est-ce ainsi que les femmes meurent – Didier Decoin

Que peut-il donc bien se passer à New-York, un soir de mars 1964 ? Les possibilités sont vastes : meurtre, assassinat, homicide… A moins qu’un crime ? Kitty Genovese n’a pas eu de chance. Sauvagement assassinée, devant chez elle, dans un quartier tranquille.Violée alors qu’elle agonisait. A priori ce livre se présente comme un thriller palpitant. Et pourtant ce n’en est pas un. Il faut préciser que Didier Decoin est né en ’45, et qu’il est membre de l’académie Goncourt. Ça l’excuse un peu. Il nous a écrit une enquête façon Inspecteur Derrick, avec des poursuites à 30 à l’heure, des flics qui mettent leurs clignotants et s’arrêtent au feu rouge.

Dans les trente premières pages, tout semble dit, et le coupable avoue. Mais un journaliste mène sa petite enquête, et peu à peu se tisse une toile de l’horreur. Il n’y a pas un coupable mais 38 ! Les témoins qui ont vu et ont laissé faire, pendant 1/2 heure.

Personnellement j’ai un a priori défavorable sur New-York. Le tohu-bohu, le béton. La ville qui ne dort jamais, disait Frankie… Très peu pour moi, je tiens à mes huit heures de sommeil. Pourtant l’auteur me l’a rendue intéressante. Ses descriptions sont riches et fouillées. L’ambiance est très réaliste. Il faut dire que l’auteur a puisé sans vergogne dans les archives d’une histoire vécue (voir l’article sur Wiki) La fiction a semble-t-il été mélangée à la réalité.

La psychologie des personnages est intéressante. L’auteur passe habilement d’un point de vue narratif à celui d’un riverain témoin du drame, auquel on s’identifie. Un bémol quand même : l’aspect fouillé et les descriptions peuvent ennuyer le lecteur impatient. L’alternance de compte-rendus et de témoignages rend le récit un rien compliqué. Il ne faut en tout cas pas laisser le livre de côté trop longtemps au risque de ne plus pouvoir y entrer.

Est-ce ainsi que les femmes meurent – Didier Decoin. Éditions Grasset, le Livre de poche.

Article publié par Noann le 25 juin 2010 dans la catégorie Grand vin
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Cru bourgeois

Où on va papa ? – Jean-Louis Fournier

L’histoire pas banale d’un papa pas comme tous les papas, le papa de deux garçons qui n’ont pas eu de chance. Une longue lettre à ses enfants lourdement touchés par le handicap, sur un ton léger, ironique… peut-être un peu trop !

Jean-Louis Fournier possède un talent inouï, une sorte de don qui lui permet de nous émouvoir en trois mots, nous faire pleurer de rire ou rire aux larmes. Désespoir d’un père qui retourne la situation, prend son sort avec bonhomie, choisit le parti de la dérision… un rire amer, désabusé. C’est drôle parfois, bouleversant, mais un peu lourd aussi, à la longue. Peut-on s’amuser de tout, comment et jusqu’où ? D’un côté ce livre est bien écrit, une histoire vécue en apparence, mais est-ce qu’un papa peut se gausser de ses enfants handicapés ? En général, leurs parents les adorent ou les détestent. C’est tout ou rien. Mais en rient-ils ? J’ai vu dans ce livre une longue doléance déchirante, exposée avec vivacité et talent, mais lu d’une autre façon, on peut y voir aussi une sorte d’insulte aux enfants malchanceux.

Extraits :

Si un enfant qui naît, c’est un miracle, un enfant handicapé c’est un miracle à l’envers.

Notre album de photos de famille est plat comme une limande. On n’a pas beaucoup de photos d’eux, on n’a pas envie de les montrer.

Quand on les prend dans les bras, on a l’impression de tenir un robot. Une poupée en fer.

Notre chance s’est appelée Marie, elle était normale et très jolie. C’était normal, on avait fait deux brouillons avant.

Elle est terrible la mort de celui qui n’a jamais été heureux, celui qui est venu faire un petit tour sur Terre seulement pour souffrir.

Où on va papa ? – Jean-Louis Fournier. Éditions Stock, le Livre de poche

Article publié par Noann le 24 juin 2010 dans la catégorie Cru bourgeois
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vin de table

Sévère – Régis Jauffret

Voici  un livre percutant, qui vous roue de coups, vous bâtonne, vous laisse désarçonné lorsque l’issue approche … Un récit captivant mais aussi dérangeant, qui  donne tantôt l’envie de s’en éloigner très vite à force d’étouffer, tantôt le désir de s’y replonger après l’avoir refermé.

Sévère de Régis Jauffret est une sorte de fiction-réalité à la fois remarquable et gênante. Inspiré de l’affaire Stern, du nom de ce banquier assassiné en Suisse au terme de rites sadomasochistes. Le récit d’une passion amoureuse. Sa dissection plus exactement.

A travers une écriture directe – quasi rectiligne – l’auteur nous saisit, nous pétrifie. Il choisit la voie de la coupable pour narratrice de son récit. Un monstre. Une victime aussi, comme chacun des personnages de ce récit troublant qui nous parle de manipulation psychologique. L’histoire d’un amour si fou qu’il en est devenu asservissement, l’histoire d’un amour aux portes de l’enfer … la dégringolade vers un abysse si accessible pourtant …

Ce roman m’a laissé un goût amer dans la gorge et l’envie de le remiser très vite dans ma bibliothèque … pour quelque temps sans doute … ou bien jusqu’à demain.

Sévère – Régis Jauffret, Seuil

Article publié par Catherine le 19 juin 2010 dans la catégorie vin de table
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Cru bourgeois

Les amantes- Elfriede Jelinek

Comment peut bien écrire une Autrichienne primée par le Nobel de littérature ?

Avec  soin, rigueur, profondeur, talent…? En apparence,  les Amantes est tout sauf ça. Une histoire chaotique, écrite sur un ton brut de fonderie, avec ses scories.

On dirait que Jelinek l’a griffonnée le matin dans la cohue de l’autobus, sur un calepin, vite, entre deux arrêts. Les majuscules ? inutiles ! les répétions ? peu importe ! Pas envie d’écrire un nom ? la première lettre suffit… Pourtant cette écriture est assez cohérente et donne bien le ton. Coup de massue, rupture avec la tradition de l’idylle germanique, contestation véhémente de la société autrichienne bien pensante.

Brigitte est ouvrière dans une usine. Elle rêve d’amour et d’enfants, croit trouver le bonheur avec Heinz, qui ne voit en elle que la chair.Ils vivent dans l’instant et se préoccupent de la fin de semaine, de leurs noces, de leur bouffe. Parallélisme avec Paula, qui lit des romans-photos et va au cinéma. S’entiche d’un bucheron, motard et alcoolique. Deux perditions, différentes.

L’écriture tempétueuse rend à merveille l’état de déliquescence de ces familles affolées. Jelinek laisse libre court à sa fureur et son esprit débridé d’artiste. Après, on raffole ou on déteste. Il faut se prendre au jeu et apprécier ce ton brut, brutal même, sarcastique, sans fioriture, sans traitement.  Un roman qui a trouvé son lectorat au milieu des années ’70, auprès d’un public souvent jeune et contestataire. Re-publié en poche chez Points. A voir, fût-ce par curiosité…

Extraits :

le mieux est toujours mieux que le bien.

souvent, ces femmes se marient ou périssent d’une autre façon.

mon dieu, comme je te hais pour ça, pense b. heinz est heureux d’avoir enfin quelqu’un à baiser.

… il ne faut pas proposer et laisser dieu disposer, mais laisser les autres proposer et disposer soi-même.

on peut dès à présent garantir à l’enfant qu’il n’aura pas beaucoup d’autres plaisirs par la suite, sauf quand les beaux-parents ou un client important seront en visite. l’humiliation de la mère rejaillira sûrement sur le petit enfant. on commencera par battre et esquinter le premier, et puis en toute hâte on fera le suivant. un enfant peut être victime de l’usure générale des choses ou de la circulation dans les grandes villes, il en faut donc un de réserve. il est préférable d’en avoir un en stock, en prévision de l’usure

Les amantes- Elfriede Jelinek. éditions J. Chambon,Points.

Article publié par Noann le 18 juin 2010 dans la catégorie Cru bourgeois
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vin de table

Concerto à la mémoire d’un ange – Eric-Emmanuel Schmitt

Quatre textes présentés comme des nouvelles… plutôt de courts romans en fait. La définition de la nouvelle est variable, entre la novella et la short story. Mais le plus souvent, elle est définie comme ‘un texte avec peu de personnages, centré sur un événement, une écriture vive qui se lit d’une traite et se termine par une chute finale. Ici, s’il y a bien une chute, en revanche le récit s’attarde, s’égare parfois, et se déroule sur de longues périodes de vie.

Des êtres face à leurs tourments, des personnes au caractère bien trempé, qui sont coupables de faits graves, mortels tant qu’à faire, et se retrouvent confrontés à leur conscience. Certains s’amenderont, d’autres pas.  EE Schmitt écrit avec fièvre et force, comme sous l’emprise d’un démon. Un journal en annexe explique son envie pressante de conter, une sorte de besoin naturel ou un désir libidineux. Écriture riche, précise, rigoureuse. A contrario, quelques longueurs et répétitions enlèvent de l’intensité. Le rabâchage fatigue un peu, on dirait qu’il veut nous convaincre de faits déjà fort convaincants en soi. Comme l’écriture est musclée, le côté répétitif donne un résultat proche d’une séance interminable de musculation. J’ai lu sans déplaisir mais par petites doses. Les textes ont suscité en moi des réactions diverses. C’est surtout le troisième qui m’a ému, lequel a d’ailleurs donné son titre au livre. Histoire de deux amis, rivaux dans l’art, l’un laisse mourir l’autre pour guigner un prix…

Je pense que le talent d’EE Schmitt ne se révèle pas pleinement dans ce recueil. A mon avis, quelques coupures et élagage n’auraient pas fait de tort. Le style pourrait être parfois plus nuancé et moins en force. Le résultat aurait pu être encore meilleur.

Extraits :

« Pas étonnant qu’il ait pourri dans un poste d’enseignement, sans rencontrer le public, il n’avait jamais pigé que tout est duel, toujours »

« Pas un homme mais un graffiti d’homme, un brouillon, une esquisse, un raté… »

‘Car Greg n’avait fabriqué que des filles, sa semence était impuissante à générer du mâle… »

Concerto à la mémoire d’un ange – Eric-Emmanuel Schmitt. Albin Michel

Article publié par Noann le 9 juin 2010 dans la catégorie vin de table
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Grand vin

Le chagrin – Lionel Duroy

L’histoire poignante met à nu les ravages d’un héritage familial maudit… L’auteur se réfugie dans l’écriture, qui deviendra alors l’instrument de son expiation, ses souvenirs d’enfance et d’adolescence. Mais ce sera aussi un moyen de garder près de lui ceux qu’il a aimés …

Lionel Duroy cultive son talent de conteur pour sonder l’histoire de sa famille. D’un logement cossu à Neuilly, le père aristo et la mère qui se prend pour une duchesse se voient obligés de déménager vers un HLM avec leurs dix enfants et plus un sou en poche. Alors que le papa sombre dans une profonde mélancolie, la mère se met à malmener ses enfants à qui elle fait porter le chapeau de cette chute sociale. Elle se montre si furieuse qu’elle oublie de les aimer.

Et plus tard, ce fils d’un homme de droite deviendra un homme de gauche essayant de comprendre ce qui dans cette saga familiale désastreuse a fait de lui le mari et le père qu’il est devenu et l’écrivain détesté parles siens pour avoir révélé ce dont chacun d’entre eux avait souffert …

L’écriture éblouissante, émouvante, vous transperce le cœur de part en part. De la lecture de ce récit, on sort troublé, ému. A certains moments, on sent que l’auteur reprend une bouffée d’oxygène quand les souvenirs qui lui reviennent le plongent dans un chagrin trop lourd à porter et l’étouffent …

Le Chagrin – Lionel Duroy, Editions Julliard

Article publié par Catherine le 6 juin 2010 dans la catégorie Grand vin
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vin de table

Colonie – Frédérique Clémençon

Léonce n’est plus ce petit garçon de huit ans, secret et craintif, qui a vu partir son père, cédant aux attraits de la vie coloniale, un jour d’hiver, Il s’imaginait y faire facilement fortune, sur les traces de Brazza ou de Stanley, c’est à tout le moins ce que lui avait promis Toinet, le notaire, comme il lui avait certifié qu’il reviendrait bientôt, fortune faite, évidemment puisqu’il ne pouvait en être autrement… Léonce vit maintenant, soixante ans après, avec sa vielle mère, dans cette grande maison triste coincée maintenant entre la rivière et la route nationale et les nouveaux lotissements… C’est mieux pour elle que la maison de retraite, autant dire le mouroir, mais quand même, cela aurait pu être autrement!

Aux yeux de son père, l’enfant n’était pas autre chose qu’un petit être insignifiant, transparent, qui ne méritait même pas qu’on s’intéressât à lui qui serait donc mis en pension, pour l’endurcir et le préparer à la vie… Le père est donc parti, seul, abandonnant sa femme qu’il n’aimait pas vraiment, son poste de directeur à l’usine de son beau-père, ses beaux-parents qui avaient fait sa fortune et avec qui il vivait dans cette maison pourtant agréable et ce décor de province qu’il ne supportait plus… Il avait fait des promesse de réussite et renouvelait souvent par lettre son intention de les faire tous venir en Afrique, auprès de lui, mais…

Léonce est vieux maintenant, mais il évoque la façon dont son père est arrivé, un peu par hasard dans cette maison, accompagné et invité par celui qui allait être son grand-père. Il se remémore la façon un peu cavalière et sans grande élégance, avec laquelle il s’est établi dans cette famille et en a séduit la fille. Ce mariage s’est donc fait, à cause de la promesse d’un enfant à naître, Léonce, mais il n’a jamais été heureux! Son père s’est révélé être une sorte d’écornifleur, mais aussi un ingrat, abandonnant tout ce petit monde pour entreprendre cette aventure africaine, parce que dans les années 192O il y avait ce rêve suscité par l’Empire français et les encouragements du notaire Toinet qui lui prêta aussi quelque argent. Mais cette escapade exotique a rapidement tourné au cauchemar et les rêves d’aventure et de réussite sociale de ce père se sont vite transformés en quotidien bureaucratique, pratiques douteuses et risques inconsidérés qui finirent par lui couter la vie. Pour Léonce et sa mère, ce fut aussi la ruine…

C’est donc l’histoire d’une fuite, d’une recherche vaine de quelque chose d’inaccessible, faite de souvenirs tristes, dans un décor décrépis face à la réussite des autres… L’épilogue surprend un peu.

J’ai lu ce roman jusqu’à la fin, un peu par goût, un peu par curiosité. Le style en est agréable mais Frédérique Clémençon fait des phrases un peu longues, ce qui ne favorise pas la lecture.

Colonie – Frédérique Clémençon. Éditions de Minuit.

Article publié le 3 juin 2010 dans la catégorie vin de table
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Cru bourgeois

Le noeud de l’intrigue – Daniel Fattore

Daniel Fattore est bien connu pour son site littéraire. Mais il est aussi auteur de nouvelles, et depuis fort longtemps !

Comment définir les textes de ce recueil ? Je dirais qu’il s’agit de brèves de comptoir, avec un traitement littéraire. Des anecdotes, de l’humour plus ou moins glauque, à boire et à manger, le tout avec une rigueur d’écriture.
Qu’en penser ? Le style est assez personnel. Une certaine précision dans les descriptions, une syntaxe impeccable. Et un ton gouailleur parfois un rien excessif… Fattore a eu le soucis du détail. Une bière n’est pas un simple liquide jaune qui ne se distingue en rien de l’urine de jument, c’est une Blanche de Bruges. Un whisky, c’est du Teacher’s. Du coup je me suis rappelé cette soirée en Angleterre il y a quinze ans. Et ce concours de potache, où on se revoit sur les bancs de l’école… le cahier est un Clairefontaine,  le livre que le prof lit, ce n’est pas n’importe quoi, c’est le Matin des Magiciens. Les personnages sont réalistes mais pourraient être plus touchants, à mon goût. Les nouvelles se terminent parfois de façon surprenante, en points de suspension, et il m’est arrivé de me dire : où est-ce que Fattorius veut en venir ? Mais au lecteur d’imaginer la suite…

En conclusion, pour un premier c’est une réussite. On sent l’homme de lettres derrière, lecteur et traducteur. Textes à lire, à boire… De la ripaille, des aventures, jamais on ne s’ennuie. Des bouts de textes retrouvés dans des fonds de tiroir, sans prétention. Une lecture agréable dans l’ensemble.

Le noeud de l’intrigue – Daniel Fattore. Editions de la Plume noire.

Article publié par Noann le 2 juin 2010 dans la catégorie Cru bourgeois
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Dessin de Jordi Viusà. Conçu par Noann Lyne