Cru bourgeois

La ballade de Lila K – Blandine Le Callet

« Ils » l’ont prise en charge et ont dû lui enseigner de nouveau à marcher, à parler et à manger … Lila K se retrouve dans un centre … Un hôpital psychiatrique? Un pensionnat? Pire, une prison …
Voici donc le récit de son arrivée au Centre jusqu’à ses premières années en société.

Mais Lila n’est pas comme les autres … Surdouée, presqu’autiste, asociale, elle s’angoisse pour un rien et se met à redouter l’extérieur, les autres … Son cœur porte les stigmates d’une enfance passée aux côtés d’une mère droguée et prostituée.

La ballade de Lila KPourquoi Lila a-t-elle été arrachée à sa mère, qui croire dans ce monde insensé où les livres sont proscrits ?
Lila va barrer d’un trait noir ce que jadis lui a donné d’enfer et de traumatismes et s’acharnera avec force à retrouver malgré tout cette mère qui la faisait souffrir…

Voici un roman étrange aux allures de policier à l’Américaine, qui épate parce qu’il est donné par un auteur français, à la plume subtile, qui use et abuse d’imagination et qui touche le lecteur dans les coins et recoins de son âme.

Mais un roman qui déçoit quelque peu … Autant l’auteur avait donné toute la mesure de son talent avec son recueil de nouvelles « Une pièce montée » autant ici on est un peu perdu dans des méandres futuristes et le personnage de Lila K ne convainc pas …

On a du mal à suivre l’héroïne Lila K car elle évolue dans un univers décalé, qui ne nous correspond pas … L’auteur donne une version de l’avenir castré, voire javellisé, où les individus sont privés de singularité et sont invités à rentrer dans les rangs …

Dommage pour l’auteur d’une pièce montée qui retombe un peu ici … comme un soufflé raté …

La ballade de Lila K – Blandine Le Callet, Editions  Stock

Article publié par Catherine le 2 décembre 2010 dans la catégorie Cru bourgeois
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Cru bourgeois

Le remplaçant – Agnès Desarthe

On l’appelle Bousia, Boris, Baruch… ou triple B. Juif d’origine russe émigré en France, il est le faux grand-père, le remplaçant, celui qui a pris la place du grand-père biologique, déporté, assassiné. Il est moins intelligent que l’original, moins beau, moins tout, et pourtant… Pourtant triple B est touchant dans sa simplicité et son naturel. C’est un conteur, celui qui raconte de petites histoires aux réunions de famille – une tradition juive. Mais personne ne l’écoute, ni les adultes, ni les enfants, pas même sa petite fille qui lui dédie pourtant un livre des décennies plus tard.

le remplacantUn livre que le talent glisse au-dessus de la moyenne. C’aurait pu être le récit quelconque d’un papy quelconque, gâteux, sentencieux. De mon temps ceci, de mon temps cela… Et c’est tout le contraire. Un mélange d’amour et d’humour, constellé de petites anecdotes qui ne tombent jamais dans le cliché. Il est beaucoup question de tout à petites doses, du communisme, des traditions, de la Shoah – ce mur qui défie la raison. Tout ceci vu sous l’angle des relations particulières entre une petite-fille et son grand-père, et raconté avec une plume sobre.

Un tout petit livre à dévorer le temps d’une pause ou d’un rendez-vous chez le dentiste…

Au moment où j’écris ces mots, triple B a quatre-vingt-seize ans. Il est alité, dans son appartement au huitième étage d’une tour du treizième arrondissement à Paris.  La plupart du temps, il dort. Quand il se réveille, il parle. Ce qu’il dit n’est pas toujours cohérent. La dernière fois que je l’ai vu, il m’a raconté les phantasmes sexuels de deux femmes de sa connaissance, avec beaucoup de délicatesse et d’humour. En sortant de chez lui, je me suis dit que c’était peut-être la dernière fois qu’il me parlait et je me suis réjouie à l’idée que, jusqu’au bout, il ait gardé la force et la fantaisie nécessaire à raconter, plutôt que de se borner à échanger des nouvelles.

Le remplaçant – Agnès Desarthe. Éditions de l’Olivier/ Points

Article publié par Noann le 28 novembre 2010 dans la catégorie Cru bourgeois
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Grand vin

Naissance d’un pont – Maylis de Kerangal

Un chantier titanesque dans une ville imaginaire californienne, Coca : la construction du plus grand pont du monde, suspendu entre une ville luxuriante et une forêt où survivent encore de paisibles tribus indiennes.

Et le ton est donné …

Voici un sujet difficile qui pourrait d’emblée décourager le lecteur. Et pourtant on est emporté, transcendé par l’atmosphère de ce chantier où se côtoient une dizaine de personnes toutes émouvantes.

Naissance d'un pontAinsi l’auteur met en scène ces personnages clés : Diderot, le conducteur de travaux, taciturne, mercenaire du béton, Sanche, le jeune grutier immigré, Summer la femme ingénieur et Katherine, l’ouvrière émouvante …

Le récit est imprégné du suspense, d’amour aussi …

Mais la force du récit naît dans l’écriture, pantelante, voire ponctuée, au puissant pouvoir évocateur qui ne laisse jamais l’imaginaire en reste.

Un chassé-croisé de paysages et de machines, de rêves qui s’émoussent, toutes classes sociales confondues.

Le style est grandiose, précis, puissant. Au fil du récit, on se laisse porter par cette épopée humaniste à travers la magie des mots, sur fond de poésie, et l’on glisse doucement vers la fin de l’histoire, regrettant amèrement de devoir refermer ce brillant opus …

Éblouissant …

« À l’aube du second jour, quand soudain les buildings de Coca montent, perpendiculaires à la surface du fleuve, c’est un autre homme qui sort des bois, c’est un homme hors de lui, c’est un meurtrier en puissance. Le soleil se lève, il ricoche contre les façades de verre et d’acier, irise les nappes d’hydrocarbures moirées arc-en-ciel qui auréolent les eaux, et les plaques de métal taillées en triangle qui festonnent le bordé de la pirogue, rutilant dans la lumière, dessinent une mâchoire ouverte. »

Naissance d’un pont – Maylis de Kerangal, éditions Verticales.

Article publié par Catherine le 27 novembre 2010 dans la catégorie Grand vin
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Comestible ?

L’homme mouillé – Antoine Sénanque

1938 en Hongrie. Des événements majeurs se préparent. L’Autriche vient d’être annexée à l’Allemagne. Pour les nationalistes, c’est une chance inespérée. En effet, des millions de Hongrois se sont éparpillés dans des pays limitrophes, principalement en Tchécoslovaquie et en Roumanie, depuis 1919. Le petit nabot moustachu à Berlin pourrait les sortir du marasme. Pal Vadas, employé de poste, est de ceux qui s’intéressent au nazisme. Mais histoire et politique passent rapidement au second plan, car Vadas est atteint d’une maladie étrange. Il transpire des litres d’un liquide proche de l’eau de mer. Le récit se concentre alors exclusivement sur ce phénomène, et les moyens exceptionnels que les autorités vont mettre en œuvre pour l’élucider. On pratiquera sur lui divers examens, une trépanation (beerk), puis des chocs électriques pendant une heure (re-beerk). etc etc etc… Vadas devient même un enjeu politique…

J’hésite sur la façon dont il faut interpréter ce roman. Est-ce une farce, une dénonciation de la folie de l’homme, un pamphlet sur des techniques obsolètes, une dénonciation de l’expérimentation médicale ? Pour moi, ce livre a un gros défaut : la manière clinique dont les événements sont décrits. D’ordinaire dans un roman, on sent toujours une voix,  même si elle s’exprime à travers les personnages. Ici, le ton est d’une froideur laborantine. Les faits sont rapportés dans un style scientifique, on croirait presque lire un éditorial de Science AM ( je dirais même de Science et Vie)… Il y a quelques idées philosophiques assez intéressantes, mais j’ai eu le sentiment que l’auteur, neurologue, se rabattait sur un domaine qu’il connaissait, alors que tout était en place pour dessiner un roman captivant, sur fond d’entre-deux guerres, de trouble, d’euphorie hitlérienne.

J’ai vu la maladie de Vadas comme une illustration d’un cas psychosomatique. Ses sudations seraient l’expression d’un trouble social, d’une angoisse, voire l’angoisse de tout un peuple incarné en lui. Ce serait une métaphore de l’énorme trouble viscéral causé par des temps difficiles ? C’est ainsi que j’ai saisi la morale du livre, mais je ne suis pas sûr d’avoir tout compris.  J’aurais apprécié que cet homme mouillé reste au second plan, comme exemple, et que le contexte geo-politique garde le dessus. Cette période fascinante de l’histoire est éludée au profit d’ un cas clinique, certes emblématique et métaphorique, exploité de façon subtile, mais qui ne m’a pas enthousiasmé. Pire, les descriptions d’expériences, heureusement sommaires, m’ont suffoqué. En dépit du talent de l’auteur, qui dessine une peinture savante, je me suis demandé son but tout au long de ma lecture. Est-ce de nous donner des sueurs froides ? L’homme mouillé, ce serait le lecteur… En tout cas moi cette histoire ne me fait pas mouiller du tout.

“- Malade ? avait répété le professeur avec incrédulité. Je ne crois pas que vous soyez malade, ou bien pas de la façon commune dont vous l’entendez. Vos symptômes ne doivent rien au hasard. D’ailleurs je ne crois pas à l’innocence des maladies. La volonté de vous nuire est propre. On multiplie à dessein la division de nos cellules, on ferme la lumière de nos artères, on s’infecte par volonté, peut-être par désir.”

L’homme mouillé – Antoine Sénanque. Éditions Grasset

Article publié par Noann le 23 novembre 2010 dans la catégorie Comestible ?
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Cru bourgeois

Kyoto Limited Express – Olivier Adam et Arnaud Auzouy

Un récit coloré qui prend racine dans les arcanes de Kyoto au Japon, pays que l’auteur connait fort bien, lieu de prédilection de plusieurs de ses romans.

Simon Steiner, de retour à Kyoto après des années, se replonge dans ses souvenirs. Sa vie ancienne se déroule comme un film, son amour, sa fille Chloé, quatre ans pour toujours… Dans un resto, il rencontre Hiromi, charmante et secrète. Ils sympathisent, rentrent à l’hôtel ensemble. Est-ce le début d’une histoire d’amour ? Pas si vite ! C’est surtout le début d’une recherche mutuelle, avec en toile de fond le passé de Simon… Et ce Japon qui n’en finit pas de s’imposer, ces paysages envoutants, lieux insolites, bars à Saké ou à Nikka, infestés de touristes.kyoto limited express

J’ai apprécié le réalisme et la qualité des paysages. Les jardins du Kodai-ji et de l’Eikan-do, les monts Arashiyama, Kurama, Sagano, Higashiama, les quartiers du Kyomizu-dera , le café Ogawa au Sanjo-dori, où l’on boit du Yamasaki (rien à voir avec ma moto). Je venais de terminer “Nagazaki” d’Eric Faye, excellente histoire, mais qui souffrait de descriptions sommaires. Dans “Kyoto Limited” c’est tout l’inverse. L’auteur nous trempe dans ce Japon de la saveur, du délice oriental, pays dentelé, sans cesse partagé entre tradition et modernisme. Étrange ville où des Geishas en kimonos chamarrés croisent des touristes en baskets.

Et puis il y a aussi, une page sur deux, une photographie d’Arnaud Auzouy, qui illustre le texte, ou donne un éclairage en soi. Un beau livre, qui manque de quelque chose pour m’emporter. Peut-être l’absence de fil conducteur, d’histoire, les lieux trop envahissants et l’humain pas assez. Simon et surtout Hiromi sont un peu trop discrets. Le style m’a parfois semblé tarabiscoté, avec quelques phrases d’une demi-page qui auraient mérité un élagage.

Kyoto Limited Express – Olivier Adam et Arnaud Auzou. Éditions Points

Date de parution : 04/10/2010  
Article publié par Noann le 21 novembre 2010 dans la catégorie Cru bourgeois
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Cru bourgeois

Je suis un ange venu du nord – Linn Ullmann

Trois filles et leur vieux père médecin se retrouvent sur une île scandinave magnifique, Hammarsö. Là-bas, elles ont vécu des instants magiques, des étés merveilleux, des hivers enchanteurs … sur fond de sérénité et de quiétude … Erika, Laura et Molly, nées de trois mères différentes mais soudées pourtant partagent alors tout, dorment ensemble, se vouent une complicité très forte … jusqu’à l’adolescence. Alors la distance entre elles s’installe petit à petit.

Et rien n’arrive comme le laisse présager les premières lignes …

C’est là que l’auteur opère un coup de maître, en évitant ainsi les clichés usés mille fois : la jalousie entre sœurs, le père, le secret d’une parenté taboue … ou le drame de l’inceste sait-on jamais.

L’auteur s’éloigne de tout cela et emmène le lecteur vers d’autres cieux …
Elle s’attache plutôt à analyser dans tous ses tréfonds l’obscurité de l’âme d’une jeunesse en perte de repères, en remuant les souvenirs, les émois, les tristesses, les désarrois qui jalonnent ces vies de guingois.

Un roman qui démasque ces adolescents en perdition, allant çà et là d’amitié en amour, frôlant la tyrannie des adultes où les faibles fléchissent et subissent la loi des plus puissants.

Un regard aigre-doux, à travers une plume concise, pudique et limpide, d’une génération des années 70 avec ses croyances, ses émois, ses déceptions aussi.

Un beau livre …

Je suis un ange venu du nord – Linn Ullmann, Actes Sud.

Article publié par Catherine le 18 novembre 2010 dans la catégorie Cru bourgeois
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Cru bourgeois

Nagasaki – Eric Faye

J’ai lu d’un trait ce texte de cent pages, avec juste une pause-pipi… in extremis. C’était donc si captivant ? Assez, oui.

A Nagasaki, Shimura, un météorologue calme et tranquille, vit seul dans une maisonnette. Un jour il s’aperçoit que la limonade baisse dans le frigo, qu’un objet a été déplacé, et d’autres événements bizarres. Il place une webcam et voit une forme qui se profile. Quelqu’un squatte son logement. Shimura appelle la police, qui va rapidement appréhender l’individu. C’est une femme de 58 ans assez bizarre. Qu’est-ce qu’elle foutait là ? C’est la clé de voute de cette nouvelle, basée sur un fait divers réel…

Quand on résume, ça n’a pas l’air bien captivant. Mais quand même, si j’ai failli faire dans ma culotte, il devait  y avoir une bonne raison ! C’est la façon dont les idées sont amenées, qui pousse à vouloir connaitre la suite. La construction du récit est efficace, surtout dans la première moitié. Après, on découvre le fin mot et l’intérêt s’effiloche un peu. Et puis il y a les personnages, simples en apparence, touchants, cette femme qui a tout un passé et une sensibilité, et cet homme magnanime qui la côtoie de près sans la voir. Toutefois j’ai regretté que le décor soit si mal planté. Je n’ai pas senti l’odeur du Sukiyaki ou du Yogorito. Aux noms près, ça fait autant seizième arrondissement que banlieue japonaise. Après Queffeléc qui décrit le Jubaland comme Brest, et Arché qui confond Bruges et Marseille, voici une nouvelle preuve que les auteurs français ont beaucoup de mal à se glisser dans les cultures étrangères.

Le bloc de papier à lettres acheté avant de s’asseoir à cette table lui paraît redoutablement vierge. Combien  de pages aura-t-elle à noircir ? Elle aimerait découvrir un raccourci pour passer directement de son esprit au sien.

Nagasaki – Eric Faye. Éditions Stock

Article publié par Noann le 17 novembre 2010 dans la catégorie Cru bourgeois
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Cru bourgeois

Divagations sur la fin des temps – Jérôme Dumoulin

Dès les premières pages, l’auteur annonce son intention : il entreprend de déceler les prémices d’une proche fin des temps … Et d’emblée, l’on est pris de frissons. L’auteur, qui fut attaché à la Société française d’astronomie, s’appuie sur ses connaissances scientifiques pour livrer au lecteur un univers qu’il connaît bien. Rien n’échappe donc à cet écrivain-astronome. On le suit avec plaisir dans sa démarche, dans ses recherches sur la transformation animale et végétale et on arrive à la même conclusion que lui – il nous en convainc avec ferveur – : la planète est fichue.

Voici le lecteur promené aux quatre coins du monde, entre la mutation d’un reptile et d’une plante, un feu lunaire, une épidémie çà et là, en faisant le lourd constat que la fin des temps est toute proche …

Cependant, au fil du récit, le lecteur est tourné en bourrique … La démonstration de l’astronome dérape et on se sent insidieusement floué entre humour et fantaisie exacerbés, ce qui donne au discours une autre connotation.

Et le discours de ce Professeur, astronome, écrivain bascule … entre le vrai, le possible et l’improbable.

Un coup de maître pour cet auteur qui revient après une longue thébaïde, avec un essai savant, cocasse et original (j’ai aimé particulièrement les têtes de chapitre en latin …), certes … mais le côté didactique prend rapidement le dessus et on a l’impression de se retrouver sur les bancs du lycée, buvant l’enseignement d’un professeur de sciences qui s’égare et délire …

« Certains animaux, par de curieuses métamorphoses, prennent la voie du gigantisme : où s’arrêteront-ils ? L’homme à son tour est touché par cet inexplicable dérèglement de la nature. Ses sens le trahissent. Sa vision est altérée par les corps flottants, encore appelés mouches volantes ; son ouïe subit l’assaut des acouphènes, bruits imaginaires à rendre fou. La peau la plus douce paraît hérissée d’aiguilles à qui perd le toucher. Le goût et l’odorat se dépravent sous l’effet d’un mal inconnu : ils font humer l’ordure où ne sont que des roses. On pressent une hystérie collective. Les savants nous rassurent à bon compte. La foule, elle, voit venir la fin des temps.»

Divagations sur la fin des temps – Jérôme Dumoulin, Éditions Grasset.

Article publié par Catherine le 14 novembre 2010 dans la catégorie Cru bourgeois
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Dessin de Jordi Viusà. Conçu par Noann Lyne