Grand vin

Les tendres plaintes – Yôko Ogawa

C’est une chose qui arrive tous les 400 ou 500 livres, pas plus. Il y a, comme ça, une page qui me fait pleurer à chaudes larmes. J’ignore comment ce processus se produit. Il faut sans doute une préparation, une ambiance, qui suscite la tristesse, et tout à coup, l’émotion déborde. C’est produit par une petite chose souvent, ici un clavecin qui passe au pilon.

Ruriko s’enfuit dans un petit bled perdu au Japon, pour échapper à son mari violent et volage. Jusqu’ici, rien de bien spécial. On a vu ça mille fois. L’homme violent, c’est du réchauffé au micro-ondes. Un plat très à la mode qu’on nous sert à toutes les sauces.

Ruriko est calligraphe, elle écrit des cartes, des faire-part, et aussi la biographie d’une dame un peu spéciale. Non loin de là se trouve l’atelier minuscule de Nitta, un pianiste qui ne peut plus jouer et s’est reconverti dans la fabrication du clavecin. Cet instrument sensible nécessite d’être accordé fréquemment, ce qui oblige Nitta à se déplacer pour les concerts. Le clavecin est une sorte de piano, mais au contraire de celui-ci, ce sont de petites fourches qui pincent les cordes, au lieu de marteaux. Nitta travaille avec une assistante, Kaoru. Entre ces deux personnes existe une complicité forte…

Et au Japon comme ici, que faut-il pour faire un roman ? Une infidélité, un amour naissant qui vacille, et une intrigante. Tout y est. C’est du classique, sauf que l’auteure nous parle avec cette retenue toute orientale qui donne un charme particulier. Ruriko, la calligraphe abusée, va tomber amoureuse de Nitta, le facteur de clavecins. Ils auront une relation. Mais Kaoru l’assistante est là, forte de sa complicité musicale avec Nitta. Entre Kaoru et Nitta, il n’y a pas besoin de relation physique. L’art rempli tout l’espace. Ruriko devient jalouse …

Qu’on ne s’attende pas à trouver ici une saga amoureuse haletante. Ce n’est pas l’histoire d’un crime passionnel sanglant entre deux ouvriers bourrés sur une chaine d’assemblage chez Mitsubishi. Tout est dans l’ambiance, qui se dessine lentement, même très lentement.

C’est un récit dessiné avec patience, comme une estampe orientale. Il faut prendre le temps de le savourer. J’avoue qu’il m’est presque tombé des mains dans les 50 premières pages, tout est si long à se mettre en place. Mais une fois le triangle amoureux dessiné, le récit prend une autre dimension. Car ce n’est pas vraiment un simple triangle amoureux, c’est un quatuor où la musique est, finalement, la maitresse absolue.

Remarquons la traduction impeccable du japonais, par R-M Makino et Y Kometani.

Les tendres plaintes – Yôko Ogawa. Éditions Actes Sud

Article publié par Noann le 12 novembre 2010 dans la catégorie Grand vin

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