vin de table

Où j’ai laissé mon âme – Jérôme Ferrari

Un de mes profs de lettres, un jésuite soit dit en passant, avait un petit défaut. Il disait souvent « hein » (sur un ton assez sympathique d’ailleurs). J’avais pris l’habitude de tracer un trait dans mon cahier pour chaque « hein ». Résultat : entre 58 et 83 « heins » par heure. Ce petit jeu demandait de la concentration. A la fin de la leçon, nous comparions nos résultats entre potaches. J’avais souvent 4 ou 5 « heins » trop peu. Je manquais d’attention, perdu dans mes rêveries… Trente ans plus tard, j’ai redécouvert ce petit plaisir, grâce à ce livre. J’ai compté le nombre de « capitaines ». Un peu lassé (on ne s’amuse pas des mêmes bêtises à 40 ans qu’à 18 !), j’ai arrêté page 50. Il y avait déjà 124 « heins », pardon, 124 « capitaines », avec un maximum de huit sur une page.

Certes, ce terme marque un certain respect pour l’autorité, celui qu’ Andréani, un simple lieutenant, témoigne à son « capitaine ». Tout en faisant preuve d’allégeance, Andréani reproche à son capitaine (ça y est je m’y mets aussi) d’être un tortionnaire. Le capitaine (zut) s’est en effet rendu coupable de torture envers des insurgés algériens, comme bon nombre de militaires français, en plus d’actes de viols en bandes. C’est une histoire connue, mille fois débattue.

Dès les premières pages, j’ai eu l’impression que l’auteur allait exploiter tout ce que l’homme a de plus vil. On nous l’a faite cent fois cette année, entre « Ouragan », « Purge », « Mon enfant de Berlin » , un grand nombre d’écrivains et dramaturges ont utilisé la ficelle un peu usée qui consiste à exploiter la réalité historique et à en tirer toute sa perversité pour exciter notre petit cerveau de primate. Il reste que, si certains s’en sont bien sortis, comme Gaudé, ici je suis sceptique. Ce capitaine (eeeeh zut) et ce lieutenant n’ont pas éveillé en moi grand intérêt. Je dois avouer que je ne suis pas (plus) sensible à cette débauche d’horreur.

Je m’attendais d’après la présentation à en apprendre sur la guerre d’Algérie. Mais l’auteur passe surtout du temps à exciter notre cerveau inférieur, avec un certain pathos et quelques clichés. Et puis, m’étais-je dit, si même je n’apprends rien, ce sera un beau moment de lecture… Certes, ce n’est pas mal écrit, mais avec quelque emphase et insistance. Les passages où le lieutenant Andréani écrit à son capitaine (contagieux ce truc) m’ont ennuyé. Je me suis senti en dehors, comme non concerné par cette vieille rancoeur franco-Algérienne, dont il semble impossible de déduire des responsabilités. Les français ont torturé, parce que les Algériens avaient massacré, parce que les français les avaient torturés. Bref, cette rengaine n’en finit pas, et ce livre ne donne pas un point de vue nouveau. Certes certes, la façon dont ces hommes battent leur coulpe est intéressante, la remise en question, le lavage de linge sale, mais …

En dépit des bravos et des avis positifs qu’on peut lire un peu partout, ce livre n’a pas emporté mon enthousiasme. Aurait-il autant de mentions positives s’il avait été publié ailleurs, chez un petit éditeur ? De plus, je n’ai pas trouvé que ce péplum ajoutait quoi que ce soit de neuf à la question. Le style n’est pas non plus novateur. Le mélange de points de vues narratifs est du déjà vu mille fois. Je ne doute pas que certain(e)s auront adoré… L’homme est un animal, même l’homo littératus… L’horreur emporte toujours un grand nombre de voix.

Où j’ai laissé mon âme – Jérôme Ferrari. Actes sud

Article publié par Noann le 14 décembre 2010 dans la catégorie vin de table

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