Cru bourgeois

Petit Seigneur – Isabelle Hausser

Petit seigneur est un chat roux. Certains voient en lui un djinn, être spirituel. Il déambule dans la cité du sultan, appelé aussi bimaristan. C’est un petit être mystérieux mais bienveillant qui revient par intermittence dans ce récit étrange… L’histoire se déroule en un lieu non-précisé, quelque part au moyen-orient, à la croisée des cultures et des religions. Cinq personnages prennent tour à tour la parole, des voies fortes qui s’expriment sur des sujets d’actualité, se répondent parfois, comme des échos multiples. Le sujet principal est la politique, celle du sultan, maître des lieux, un homme avide de pouvoir… Son objectif : maitriser la culture… et créer le « livre des livres », ouvrage de vérité, sa vérité, à son image… C’est pour cette mission que travaillent plusieurs sujets, censeurs, scribes, vizirs, toute une armada de personnes dévolues  à sa cause. Mais dès le début on sent qu’un danger se prépare. Le sultan ne fait pas que des heureux. Certains de ses sujets complotent.petit seigneur

Ce polyptyque complexe est savamment architecturé. Il y a un classement par thèmes ; mère, terre, livres, famille… Dans ces thèmes, chacun des cinq personnages s’exprime tour à tour. Pour faciliter la lecture, le prénom de chacun est écrit en tête de chapitre, puis une partie de celui-ci… puis plus rien ! La lecture devient alors une sorte de jeu de devinettes. L’auteure n’hésite pas à égratigner cette culture orientale du secret et de la fourberie. Ce sultanat, je l’ai vu aussi comme un emblème des hégémonies orientales. Ce serait une dénonciation par l’exemple des politiques totalitaires et aristocratiques. L’on sent la voix de l’auteure, son affection pour l’Amérique. En toile de fond résonnent quelques opinions politiques, des réflexions sur la littérature et sa confrontation à la liberté d’expression…

L’auteure manie avec talent la composition du récit, qui est presque trop maitrisé. Les éléments arrivent au compte-goutte, de façon homéopathique, pas allusions, sans jamais qu’un nom de lieu ou une date soient cités. Ceci crée une distance dès le début, amplifiée encore par l’alternance des points de vue des cinq personnages, dans une narration assez déroutante et qui demande un effort de déduction. Tout au long du récit j’ai tenté de compenser la distance par une attention accrue et la relecture de certains chapitres, sans avoir l’impression d’y parvenir totalement.

Une belle écriture féminine, toute en finesse, à l’image de ces royaumes orientaux, un entortillement d’arabesques qu’il faut dénouer pour en percevoir le sens profond. Certaines opinions me semblent discutables, au sujet de l’Amérique, un pays dont j’ai du mal à acquiescer le rôle de bienfaiteur, bien que je sois persuadé de son utilité dans certains cas.

« Quelle est la capacité de mémoire d’un chat ? Petit Seigneur, le bien nommé puisqu’il semble dominer notre existence, ne cesse de m »étonner. Il connait les dédales de la vieille ville dans leurs moindres détails. Lorsqu’il m’arrive de le croiser loin du bimirstan, il accourt dès qu’il me voit et se jette sur moi en ronronnant. Je comprends de mieux en mieux les contes orientaux, où l’on croise des princes et des princesses métamorphosés en animaux par de mauvais esprits. Ce petit être ne se comporte pas en chat. Non seulement il semble tout comprendre, mais tout anticiper. »

Petit Seigneur – Isabelle Hausser. Éditions du Fallois

Article publié par Noann le 29 décembre 2010 dans la catégorie Cru bourgeois

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