Cru bourgeois

La vie immortelle d’Henrietta Lacks – Rebecca Skloot

Henrietta Lacks est une jeune femme noire de Virginie qui a contribué au progrès de la science… à son corps défendant…

Que pouvait-il arriver à cette pauvre négresse, issue d’une famille soudée mais sans ressource, dans une Amérique qui se veut libre mais reste le théâtre de fortes ségrégations raciales ? Elle aurait pu connaitre un certain bonheur. Mais voilà que, la trentaine à peine commencée, elle est prise de terribles douleurs au ventre. Pour cette famille peu instruite et superstitieuse, l’hôpital est un endroit effrayant, en particulier ce bâtiment énorme, le John Hopkins Hospital. On y raconte que les noirs sont pris pour cobayes. Terrifiés, ils ne se font soigner qu’en dernier recours. Henrietta a reporté sans cesse son entrée, annulant plusieurs rendez-vous, et c’est finalement une femme mourante qui arrive à Hopkins le 4 février 1951. Elle n’a alors que 31 ans et va succomber d’un cancer foudroyant. Mais l’hôpital compte aussi un centre de recherches…
Les laborantins, étonnés par cette progression spectaculaire du mal, prélèvent des tissus cancéreux et découvrent que les cellules d’Henrietta font preuve d’une vitalité stupéfiante ! Elles semblent pouvoir se multiplier à l’infini, avec une vitesse étonnante : une multiplication toutes les 24 heures. Dès lors, des échantillons sont envoyés partout dans le monde. Il serviront pendant des décennies à des recherches très différentes, sur la polio, la génétique, la fécondation in vitro, etc etc etc. Les cellules d’Henrietta sont baptisées HeLa, et la pauvre négresse sombre dans l’oubli, alors que ces cellules prospèrent sans fin.. Sa famille est tenue à l’écart et ne reçoit aucune participation aux bénéfices. On avait bien demandé à son mari la permission de prélever un tissu, sous prétexte qu’il pourrait aider d’autres malades, et il avait accepté, mais on s’est bien gardé de le mettre au courant de la suite…

Rebecca Skloot a fait des recherches pendant dix ans avant d’écrire son livre, qui a connu un grand succès outre-Atlantique, et c’est forte d’une documentation complète qu’elle nous parle. En fait, quand il est question de sciences, un auteur a principalement deux choix. Soit il s’adresse à des scientifiques et devient inaccessible au lecteur moyen. Soit il fait de la vulgarisation, en s’adressant au plus grand nombre, mais doit alors se priver de toute argumentation trop scientifique. Stephen Hawking écrivait : « On m’a dit que chaque équation incluse dans le livre diminuerait les ventes de moitié. J’ai donc décidé qu’il n’y en aurait aucune. A la fin toutefois, j’en ai mis une, la fameuse équation d’Einstein… »  Rebecca Skloot a elle clairement choisi le parti du plus grand nombre. Elle nous communique son engouement avec des mots simples, dans un texte qui tient à la fois de l’essai, du reportage, sur un mode qui est aussi celui du roman, car la vie de la famille Lacks est manifestement un rien romancée.

couverture de la vie immortelle

Il s’ensuit un livre agréable à lire, que j’ai lu en ce qui me concerne plus comme un divertissement que comme un livre instructif. En effet, il parle davantage de la famille, de l’épopée scientifique et des rencontres de l’auteur, que des recherches mêmes. Il y a aussi une dimension sociale intéressante. La condition des noirs est évoquée, comme le montre cette phrase :

« Dès son admission, une infirmière lui préleva une fiole de sang qu’elle rangea, dûment étiquetée ‘Noire’… »

Il y a aussi une dimension philosophique :

« ça peut paraître bizarre, a-t-il commenté, mais ces cellules ont survécu plus longtemps que son souvenir. »

Et entre deux, un brin de science pour tous :

« Au fil de la vie des cellules normales, leurs télomères raccourcissent à chaque division jusqu’à pratiquement disparaitre. Puis elles cessent de se diviser et commencent à mourir (…) Au début des années ’90, un chercheur de Yale utilisa des HeLa pour découvrir que les cellules cancéreuses humaines contiennent un enzyme, la télomérase, qui reconstitue leurs télomères. La présence de télomérase signifiait que les cellules peuvent continuer à régénérer leurs télomères indéfiniment »

Voilà donc une information terrifiante… Nos cellules normales sont programmées pour mourir après un certain nombre de divisions, tandis que les cellules cancéreuses se régénèrent. Inquiétant !

J’ai apprécié cette lecture divertissante et riche. En revanche l’auteure m’a semblé parfois insistante. Elle sait exploiter l’anecdote et rendre chaque chose intéressante, avec un panache assez hollywoodien. C’est ce qui fait son charme mais pourrait aussi déplaire à un lectorat plus latin… Je remercie par ailleurs l’éditeur de m’avoir fait découvrir ce titre en avant-première, ainsi que El Jc de L.A.

La vie immortelle d’Henrietta Lacks de Rebecca Skloot. Éditions Calmann-Lévy

Article publié par Noann le 12 février 2011 dans la catégorie Cru bourgeois

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