Cru bourgeois

Trésor d’amour – Philippe Sollers

Quatrième de couv’

« On vit donc à Venise, Minna et moi, à l’écart. On ne sort pas, on ne voit personne, l’eau, les livres, les oiseaux, les arbres, les bateaux, les cloches, le silence, la musique, on est d’accord sur tout ça. Jamais assez de temps encore, encore. Tard dans la nuit, une grande marche vers la gare maritime, et retour, quand tout dort. Je me lève tôt, soleil sur la gauche, et voilà du temps, encore, et encore du temps. On se tait beaucoup, preuve qu’on s’entend.
Les amoureux sont seuls au monde parce que le monde est fait pour eux et par eux. L’amour est cellulaire dans les tourbillons du hasard, et ces deux-là avaient une chance sur quelques milliards de se rencontrer à la même époque. Entre le français et l’italien, il y a une longue et bizarre histoire. Elle ne demande, avec Stendhal, qu’à s’approfondir. »

Les femmes, dont une en particulier, Minna, trentenaire cultivée, l’Italie, la France, la littérature, la musique, et surtout Stendhal. Voilà les personnages principaux de ce livre, qui tient à la fois de l’essai et du roman. Minna et le narrateur, dont le nom n’est pas cité, se voient de temps à autres à Venise. C’est en pointillés que se dessine leur histoire d’amour, un fil conducteur ténu, un prétexte. Minna a fait des études de lettres et elle s’est spécialisée dans un auteur : Stendhal (of course). Par un hasard extraordinaire – ou pas – elle tire son prénom de « Mina de Vanghel », un roman… de Stendhal (qui d’autre ?).

Parallèlement à son histoire d’amour balbutiante, le narrateur écrit. Il écrit, ou plutôt il déambule à sa manière dans l’écriture, dans un style à l’apparence débridée, qui franchit sans hésitations les époques, du XVIII ième siècle au XXIième, en traversant toutes les autres, qui passe d’un lieu à l’autre, d’un art à un autre, comme par un petit coup de baguette magique. Et l’auteur nous ramène Stendhal à notre époque, se demandant comment il réagirait devant nos singularités, avant de le replonger dans le voisinage de Mozart, lui prêtant pensées et citations, brodant, extrapolant sans fard. Stendhal par ci Stendhal par là. Il devait penser ci, à notre époque il aurait fait ça…couverture trésor d'amour

Original, particulier, le dernier livre de Philippe Sollers peut surprendre aussi. Il n’y sera finalement guère question d’amour, ou si peu, ou d’une façon détournée, sur un plan philosophique ou pataphysique. La façon dont l’auteur compose son récit est personnelle et intéressante. A la manière de ces vieux écrivains, il semble ratiociner dans son coin, tout seul, comme un prof qui ne se retourne plus, dans une sorte de délire académique. Il reste au lecteur à le rejoindre, à travers les brumes de ses pensées. Parfois tout proche, il s’éloigne, se recroqueville et on le perd, avant de le retrouver. Le plaisir de lecture est ici plus intellectuel et réfléchi, que sensuel et immédiat. Ce livre m’a paru comme une sorte de kaléidoscope du temps et de l’espace, que chaque lecteur pourra re-composer à sa manière.

« N’empêche, Stendhal a des préjugés : une femme, on l’a « eue » ou pas. Plus drôle encore : on peut la « manquer » (terme de chasse). C’est là où la scène du fiasco au bordel, avec ses amis, tient du comique lourd. Quelle idée, aussi, de se relayer pour baiser la même jeune femme délicieuse qui , de plus, s’appelle Alexandrine comme la comtesse Daru ! En entrant dans sa chambre, Stendhal pense aussi à sa Métilde, deuxième inhibition. Succéder à un autre homme fait surtout jouer l’interdit homosexuel.

Trésor d’amour de Philippe Sollers. Éditions Gallimard

Article publié par Noann le 7 mars 2011 dans la catégorie Cru bourgeois

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