Cru bourgeois

Le dernier procès – Nicolas Bourcier

Tout récemment, en mai 2011, le tribunal de Munich rendait un verdict très particulier. Un homme, John Demjanjuk, se voyait condamné à une peine de cinq ans de prison. La peine est immédiatement aménagée. L’inculpé ne retourne pas derrière les barreaux, en raison notamment de son âge. Il a 91 ans et est accusé de crimes effroyables, qu’il aurait commis il y a des dizaines d’années.

Mais qui est donc cet homme ? Son nom de baptême est Iwan Nikolajewitsch Demjajuk. Il est né le 3 avril 1920 en Ukraine, à Dubovi Macharynzi. Fils d’Olga Demjajuk et de … son mari (je vous fais grâce de ce nom à rallonge). Il a migré aux états-unis après la guerre, où il a fait oublier ses origines et son passé trouble, en se rangeant et en changeant de nom. Il se fait appeler John (quand même plus simple que Nikolajewitsch) . Aidé par l’expansion de l’industrie de l’automobile, il fait une carrière d’ouvrier. Mais le passé le rattrape à toute vitesse, cette période trouble de la seconde guerre. Le gouvernement américain découvre qu’il a menti sur ses origines, et qu’il n’était peut-être pas la victime qu’il prétend être. Il se pourrait même que ce soit un bourreau, celui que l’on dénommait « Iwan le terrible », tortionnaire sans merci, responsable direct de la mort de 28.000 personnes !

Le dernier procèsImmédiatement après la guerre, les dignitaires nazis ont été jugés, et la plupart condamnés, au procès de Nuremberg. Les années qui suivirent furent celles de la chasses aux « assassins de bureau », comme Eischmann, condamné à mort en 1961 en Israël. Ensuite les sous-fifres ont été traqués. Enfin ce fut la chasse aux exécutants, ceux sans qui, comme le rappelle justement l’auteur, le génocide n’aurait pas eu une telle ampleur. C’est là que John Demjajuk apparait. Il était à Treblinka et Sobibor. Mais bien qu’il clame son innocence et prétende obstinément avoir été un simple détenu, des informations sont remises à jour. Notamment, une carte d’identité, dite « Trawniki », délivrée aux gardiens de camp. Le gouvernement russe donne une copie de ladite carte. Demjajuk a des défenseurs. Certains voudraient expédier ces vieilles histoires, comme les élus républicains. D’autres, comme les lobbies ukrainiens, dénoncent une manœuvre du gouvernement russe pour discréditer leur ennemi héréditaire, l’Ukraine. L’affaire n’est décidément pas simple. Le temps a effectué son travail de sape, et même les derniers rares survivants ne sont plus sûrs de rien.

Commence alors un long travail de recherche, mené de prime abord par l’Osi, agence créée pour résoudre ce genre de question. Au terme d’années de procédure, la justice américaine se déclare incompétente pour juger un crime commis en Europe. Néanmoins, John sera déchu de se nationalité américaine pour fausse déclaration, et sera extradé vers Israël. En Israël commence alors un autre procès. Demjajuk sera d’abord condamné, avant d’être acquitté, en raison des doutes qui subsistent sur son identité. A nouveau extradé vers l’Allemagne, c’est finalement là qu’il sera condamné. Si ce procès tardif et en demi-teinte peut laisser perplexe, il est cependant instructif à différents titres.

Ce qui est emblématique dans ce cas-ci, et l’auteur le démontre fort bien, c’est qu’il est possible de dénoncer un crime longtemps après les faits, et d’effectuer un minutieux travail juridique en dépit du temps et des tensions de toutes sortes, au niveau international. L’auteur nous conduit pas à pas dans le dédale de cette affaire, il en démontre les tenants et les résultats. Un livre passionnant, étayé d’éléments concrets, avec de nombreuses références en bas de page. Cependant, il se lit facilement, comme un roman, et le lecteur n’aura aucun mal à suivre. Il constitue sans nul doute un document historique important. L’auteur a publié de nombreux travaux de recherche sur l’Allemagne contemporaine. Il est connu en particulier pour son livre « J’étais garde du corps d’Hitler ».

« Depuis la fin des années soixante-dix, la très grande majorité des experts qui se sont penchés sur cette pièce emblématique a conclu que le document présenté dans la salle aujourd’hui était authentique. Les encres ont été prélevées. Les signatures tampon et typographies comparées avec les éléments d’archive disponibles en Allemagne, aux États-Unis, en Pologne, en Russie, et en Ukraine. Chaque millimètre de ce bout de papier a été ausculté. scrupuleusement, observé à la loupe, étudié au microscope, photo comprise. Personne d’ailleurs ne sait combien de fois le petit cliché a subi l’assaut des spécialistes en photogrammétrie et morphologie comparative. »

Le dernier procès de Nicolas Bourcier.  Éditions Don Quichotte

Date de parution : 15/09/2011  
Article publié par Noann le 5 septembre 2011 dans la catégorie Cru bourgeois

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