Premier Grand Cru Classé

Le brasier de Justice – Andrea H. Japp

Nous voici plongés en quelques mots en septembre 1305 dans le bourg de Mortagne-au Perche. Hardouin cadet-Venelle est un homme encore jeune qui porte un vil fardeau : la profession de bourreau léguée par son père, et qui était en principe dévolue à son frère ainé. Dans un premier temps, Hardouin s’acquitte de sa mission avec la philosophie que son père lui a inculquée. La justice ayant été rendue, le bourreau ne fait que son travail, selon la loi des hommes, qui invoquent à leur tour celle de Dieu. L’on se couvrait souvent de la volonté divine à cette époque…

Le bourreau était un personnage important, craint autant que décrié. Si son office comporte quelques actes de chirurgie de temps à autres, le reste de sa besogne est sinistre. Il a si mauvaise réputation qu’un nom d’emprunt plus noble lui est donné : le Maître de Haute-Justice. Il existe des bourreaux, pardon, des maîtres de Haute- Justice,  plus renommés que d’autres, en fonction de leurs capacité à donner la mort vite, proprement. A tel point qu’on les fait parfois mander de l’étranger. Toutefois, il faut encore que le tribunal, dans son ordonnance, ait autorisé cette faveur. Car la condamnation à mort comporte de nombreuses variantes : précédées de torture ou non, bourreau imposé ou choisi, le type d’exécution. Les femmes sont, le plus souvent, ensevelies vivantes : on craint que ses jupons se lèvent de façon indécente si elle était immolée ou pendue. Chouette époque ! On ne sait pas la chance qu’on a… Le bourreau a aussi une fonction de tortionnaire. Il est chargé de supplicier les accusés pour leur extorquer la vérité.

Mais voici qu’une jeune femme, Marie de Salvin, est accusée. Elle aurait proféré des mensonges à l’égard d’un homme, en l’accusant à tort de l’avoir violée. C’est un crime gravissime ; l’honneur de cet homme est bafoué. brasier de justiceLa jeune femme est jugée de façon expéditive et envoyée sur le chafaud ; brûlée vive. Elle clame son innocence jusqu’au bout. Pour une fois, notre bourreau-héros a un doute. Elle semble sincère et si droite… Peu après, il surprend dans un estaminet ledit accusateur, se vantant d’avoir troussé Marie contre sa volonté, la garce, elle devait aimer ça quand même. Hardouin Cadet-Venelle est bouleversé. Marie la poursuit en rêve. Il n’a plus qu’une idée, lui rendre son honneur. Il retrouve l’accusateur et le châtie dignement. Évidemment, l’histoire ne fait que commencer (le livre fait quand même 400 pages). Le sous-bailli Arnaud de Tisans, sorte de supérieur de Hardouin, remarque le nouveau penchant de son bourreau pour la vérité. Il lui propose un curieux marché… Sous des dehors scrupuleux, le sous-bailli agit en fait pour le compte de son chef, le bailli, qui agit en faveur de sa maîtresse. Ce roman va nous emmener dans une intrigue conséquente, pleine de rebondissements…

J’ai adoré l’écriture de Andrea H. Japp. Elle recrée avec brio le langage de l’époque, utilisant des expressions savoureuses, des mots oubliés, ou qui ont évolué. Les bas de page donnent quelques explications étymologiques et historiques, avec parfois une touche personnelle. « Le viol était puni de mort au Moyen Âge, même celui des prostituées. Encore fallait-il qu’il soit prouvé ! »

L’écriture est originale, faisant usage de formules anciennes et de mots désuets. Elle reste cependant légère et lisible, on reconnaitra dans ces mots originaux souvent une analogie, une racine commune, ou un sens dérivé, et c’est alors un plaisir de redécouvrir ce langage ancien chatoyant, de faire des rapprochements avec notre façon de parler actuelle, pas si différente (sauf si l’on ne connait que le sms !)

Quelques exemples :

La bourrelle, on l’aura compris, est la femme du bourreau.

Enherber = ’empoisonner’.

Un caquetoire ; endroit où l’on bavardait.

L’ouvroir : première pièce d’une maison.

Prendre l’escampe: a donné ‘la poudre d’escampette’.

L’escobarderie = la tromperie.

… et d’autres mots qui n’ont pas changé auxquels la note en bas de page donne une précision : Dorloter (le mot est très ancien et vient de dorelot qui signifiait chéri, favori en ancien français)

Cette langue savoureuse donne un piment particulier à la lecture, sans être rébarbative. On prend plaisir à le parcourir rien que pour son style. Rarement un style ne porte aussi bien une œuvre littéraire. Quant au récit, l’auteur donne un réalisme à son histoire, par sa façon de décrire en quelques mots des lieux, des attitudes, toujours avec des mots bien choisis au charme suranné. La façon de conter est particulière, avec une certaine distance, un rien de cynisme presque drolatique. Il m’a fait penser au « Parfum » de Süskind.

L’histoire va de péripétie en péripétie, dans une intrigue compliquée, savamment menée, un peu longue… Mais attention, il s’agit d’une saga romancée et non d’une reconstitution historique pointue.

« Elle connaissait ces regards de noyé, cette pâleur cendrée. Son mari les manifestait parfois, lorsque le boniment consolateur qu’il se racontait chaque jour craquelait après un supplice de main coupée infligé à un encore presque enfant arrêté pour braconnage ou chapardage alors que son ventre creux le tiraillait… »

‘L’hôtel particulier acheté par Garin Lafoi (…) s’élevait dans la rue D’Orée. Rencogné sous le porche d’un immeuble qui lui faisait presque face, cadet-Venelle en admira l’aisance. Protégé d’un haut mur percé d’un portail surmonté de pigeonnier, l’hôtel aux murs de pierre s’élevait à double solier, une hauteur peu commune. »

« Est-ce forfaiture que de permettre qu’éclate la vérité, que des innocents soient lavés d’odieuses accusations, que la ternissure qui a rejailli sur leurs familles soit enfin effacée ? Vaut-il mieux rompre le sceau d’une transcription ou envoyer au trépas un innocent ? Quant aux desperatis qui sont parfois, en réalité, des assassinés, ne doit-on pas rendre leurs biens à leur famille et leur restituer le sein de l’église ? »

« – Pas de vilains mots envers moi, mon tout mignon. J’ai susceptibilité de pucelle et mes oreilles vont rougir d’encombre ! »

Le brasier de Justice – Andrea H. Japp. Éditions Flammarion

Date de parution : 12/10/2011  
Article publié par Noann le 17 octobre 2011 dans la catégorie Premier Grand Cru Classé

Facebook Twitter Netvibes Mail

Les commentaires ne sont plus possibles pour cet article...

 

Blog de littérature. Critiques, extraits, avis sur les livres…

Dessin de Jordi Viusà. Conçu par Noann Lyne