Cru bourgeois

Rapaces – Patrick Poivre d’Arvor

Chris Rather est la vedette d’une chaine de télévision appelée « Canal première », où il présente le journal de 20 heures (ça nous rappelle de bons souvenirs…)

Mais qui est donc ce présentateur phare, personnalité adulée des français ? Qu’a-t-il donc de si particulier ? Est-il un grand journaliste ? S’est-il démarqué par un travail, des reportages brillants ? Pas vraiment. C’est plutôt une icône de l’écran, un visage, une présence, à l’instar de ces jeunots qui débarquent et sont mis en avant par leur chaine, avec un salaire plantureux, juste pour leur image, sans qu’on se soucie vraiment de leurs capacité intrinsèques. On devine tout de suite qu’il y a du vécu dans ce « roman » pas comme les autres, et même une certaine amertume. Rather n’est pas un journaliste vénérable, c’est un opportuniste qui a fait un début de carrière aux USA. C’est un playboy qui a su se faire des relations. Mais dans le fond, qui est-il ? Plutôt paumé, drogué à la coke. Décidément, quelques vérités enflammées émergent de ce « roman »…

Eh bien évidemment, comme dans 90 % des romans, il va se passer un drame. Quoi de plus fort qu’un décès ? Le cher Chris Rather est retrouvé près d’un étang. Sa mort semble suspecte. Le présentateur a le cou entouré d’une cravate, lui qui n’en portait jamais, un comble pour une star. Décidément ce type avait un côté iconoclaste, apprécié des spectateurs, pas forcément du gratin…. Sa mort exalte les esprits… C’est qu’elle advient quelques semaines avant les élections ! Une enquête est diligentée d’urgence.

Ce qui est amusant dans ce « roman », c’est le mélange de réalité et de fiction. Point de vue fiction ; il y a cette chaine de télé, « Canal première »… On pense à Canal+ . Cependant, son propriétaire possède aussi un groupe de téléphonie mobile… Ensuite, ce Chris Rather… Les spéculations iront bon train quant aux intentions de l’auteur…

Mais il y a aussi un côté drôlement réaliste. Le président de la république, en personne, est clairement nommé, et le moins qu’on puisse dire c’est que l’auteur n’en dresse pas un portrait flatteur. « À dire le vrai, Nicolas Sarkozy n’avait jamais tenu les journalistes en grande estime, pas davantage que ses prédécesseurs, mais il savait bien les utiliser quand ça l’arrangeait »Rapaces

On peut toutefois se demander l’utilité de ce brûlot, publié en période charnière de campagne présidentielle… Il y a de la revanche dans l’air. Ce « roman » outre son histoire propre, ne porte-t-il pas un message en filigrane, un sens à la désertion de Patrick Poivre d’Arvor du petit écran ? Les personnages, virtuels ou réels, tissent des liens subtils, où la duplicité est reine.

Mais le grand intérêt de ce « roman », c’est évidemment la personnalité de son auteur, grand connaisseur du milieu. De plus, il ne mâche pas ses mots. Son récit est sans concession, revanchard sans aucun doute, écrit à grandes doses de vitriol. Les personnages sont plus que réalistes, l’auteur se plait à dévoiler l’hypocrisie, les malversations, les ententes entre état et médias, la face cachée des stars. Il se positionne comme narrateur omniscient, se glisse dans leurs pensées perverses. Même si le procédé est utilisé de façon un peu systématique, il fonctionne, et donne un résultat assez jouissif… Voir des personnalités tournées en dérision n’est pas désagréable. Quant aux personnages fictifs, on s’amusera à les rapprocher de figures réelles, et à démêler le vrai de l’imaginaire. Par contre, qu’on ne s’attende pas à un grand thriller avec des intrigues emboitées. L’histoire est relativement simple. Mais c’est du Poivre d’Arvor, et au regard de l’actualité, ce bouquin prend une autre dimension.

« En fin d’après-midi, une rumeur se fit insistante dans toutes les rédactions: le président de la République lui-même avait menacé de mort Chris Rather quelques heures avant sa disparition. Il aurait été furieux de l’interview de la veille et des velléités de candidature du présentateur à la présidentielle. Tout était parti du blog d’un journaliste reconnu, spécialisé dans la vie des médias. Il allait jusqu’à mettre en cause le Canard enchaîné qui avait eu vent de l’information mais s’était refusé, faute de preuve, à l’imprimer dans le numéro qui allait paraître le lendemain. »

Rapaces – Patrick Poivre d’Arvor. Éditions du Cherche midi

Date de parution : 08/03/2012  
Article publié par Noann le 7 mars 2012 dans la catégorie Cru bourgeois

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