Grand vin

Laisser les cendres s’envoler – Nathalie Rheims

«  J’ai perdu ma mère. Elle a disparu il y a plus de dix ans. Ma mère est morte, je le sais. Mais, lorsque j’y pense, je ne ressens aucun chagrin, pas la moindre émotion.  »

Par ces mots chargés de sens débute le quatorzième roman de Nathalie Rheims. Mais s’agit-il vraiment d’un roman ou d’une auto-biographie ? Le doute plane un peu, tout au long des pages. Tant la présentation de l’éditeur que l’introduction de l’auteur laissent penser à une histoire fictive… Pourtant on sent beaucoup de conviction, de réalisme, d’affect personnel… S’agirait-il d’une œuvre intermédiaire, qui marie la puissance du réalisme à la force de l’imagination ? Un travestissement peut-être, d’une réalité trop sombre, trop lourde, un arrangement avec les morts, sous le fardeau de l’hypocrisie imposée par une famille bien pensante…?

La famille justement, elle est au centre de cette histoire. Elle est imposante, dominante. C’est une famille de capitalistes notables et notoires, bien établie depuis des générations. Une famille où tout ne se dit pas, où les sentiments sont considérés comme nuisibles. Il ne fait pas bon critiquer, surtout les siens. Il ne faut pas s’exprimer directement, ouvertement. Dans ce milieu-là, la vérité ressemble quelquefois à un blasphème, surtout lorsqu’elle touche à la personnalité. À moins que cette façon de voir les choses soit celle pressentie par la narratrice, par le miroir déformant de ses émotions.Laisser les cendres s'envoler

La mère est en point de mire. Presque toujours absente dans la vie. Omniprésente dans le récit, dans les souvenirs. Elle a quitté sa fille, la narratrice, brutalement, à un âge où la présence d’une mère aimante compte plus que tout. Elle est partie pour un hidalgo, un magicien, un artiste, qui l’a subjuguée habilement. Pour lui elle aurait tout fait, elle a tout fait, elle a tout donné. Et la fille subitement n’avait plus d’importance… Longtemps après, après la mort de la mère, la fille se souvient et dresse un portrait touchant de cette mère ambivalente, qui a fait tant défaut, tout en monopolisant chacune de ses pensées… La fille ressuscite des sentiments inhumés depuis longtemps, et qui n’avaient finalement pas assez vécu. La fille parle de sa mère. Elle parle à sa mère, lui pose des question, tente des réponses…

L’écriture est concise, ciselée, fluide. Les phrases ouvragées. L’émotion omniprésente. Chaque mot parle et évoque la douleur d’un passé qui ne cesse de hanter le présent, dans ses moindres instants…

C’eût pu être mortellement ennuyeux. La plupart des écrivains évoquent tôt ou tard leurs parents, avec plus ou moins de brio. Mais l’auteure de « Laisse les cendres s’envoler » évite les pièges usuels du genre, le narcissisme, le pathos, les anecdotes trop personnelles, l’excès d’enthousiasme… L’histoire est un peu amère dans le fond, mais vue par une plume qui cherche à comprendre, avec une lucidité implacable, qui ne condamne pas. Avec talent, l’auteure nous introduit dans cette famille éclatée, par le jeu des pensées, des souvenirs ambigus, riches de sens, et des émotions authentiques et profondes.

Laisser les cendres s’envoler – Nathalie Rheims. Éditions Léo Scheer

Date de parution : 22/08/2012  
Article publié par Noann le 30 juillet 2012 dans la catégorie Grand vin

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