Grand vin

En vieillissant les hommes pleurent – Jean-Luc Seigle

Nous voici plongés en 1961, au cœur d’une famille relativement ordinaire. Suzanne est une femme comme il en existe beaucoup, attachée à sa demeure. Son principal souci porte sur un des ses fils, parti se battre en Algérie. Son mari Albert est ouvrier chez Michelin. C’est un homme qui se remet en question sans cesse, d’un tempérament assez mélancolique. À l’aube de la cinquantaine, il découvre qu’on peut encore pleurer, à chaudes larmes, et pour des raisons qui nous échappent parfois.

En vieillissant les hommes pleurentGilles, adolescent atypique, passe ses journées dans les livres, jusqu’à en être complètement absorbé et ne plus mener de vie sociale. Gilles lit du Balzac, et non seulement il le lit, mais il en tire un enseignement, et compare ses lectures au monde qui l’entoure. Mais son tempérament érémitique inquiète son père. Albert voit d’un œil autant affolé qu’émerveillé le penchant de son plus jeune fils pour la lecture. Ce fils érudit, c’est beaucoup pour lui. C’est une revanche sur son statut d’ouvrier, celui qui n’a pas eu la possibilité d’étudier, et qui développe des regrets à foison. C’est une fierté pour la famille. C’est aussi une source d’incompréhension et de soucis.

La vie banale de cette famille ordinaire se déroule à une époque charnière, le début des années ’60. C’est l’arrivée de la télévision dans les chaumières les plus modestes, et de l’électroménager. La femme sera libérée des tâches ingrates, pense-t-on. Les congés payés sont institués. Tout le monde a du travail, oui, mais pas forcément un job de bureau. Le plein emploi est obtenu au prix d’une faible considération pour la main d’œuvre.

On ne trouvera pas dans ce roman d’épopée ni de véritable intrigue. Le lecteur en quête d’exaltation restera sur sa faim. Par contre,  les personnages ont une réelle psychologie, une profondeur et un relief. Cette famille aurait pu rester très ordinaire, mais le talent du narrateur la rend intéressante, attachante même, en dépit de son manque de singularité et d’une relative apathie. L’auteur leur insuffle sa sensibilité. Ils en deviennent denses, complexes, parcourus de tout le doute et de la perplexité propres à l’humain. Ils sont peut-être même trop sensibles. Le petit Gilles tire des leçons de ses lectures qui émerveillerait un prof de lettres à la retraite. Son père Albert est d’une complexité et d’une profondeur de raisonnement peu courantes dans son milieu. Le style est agréable et personnel à la fois, faisant usage d’associations d’idées intéressantes. Bien que je l’aie trouvé parfois un rien alambiqué. Tout en profondeur, à l’image de cette famille. J’ai trouvé la description des rapports entre Albert et sa mère qui perd la raison tout simplement éblouissante de sincérité et de tendresse. Un chapitre beau à en pleurer…

« Le contraste entre ce qu’elle venait de dire, ces jours de fête qui n’étaient pas assez nombreux et les deux mains de sa mère, deux mains d’homme, tordues par le travail par tous les temps, ouvrirent, dans cet espace intime, un sentier d’émotion qu’il n’aurait jamais pu emprunter jusqu’à elle. La pudeur avait toujours empêché toute manifestation des sentiments entre eux pour ne laisser place qu’à une espèce d’affection respectueuse qui les avait tenus à distance l’un de l’autre. »

En vieillissant les hommes pleurent de Jean-Luc Seigle. Éditions Flammarion

Date de parution : 11/01/2012  
Article publié par Noann le 7 septembre 2012 dans la catégorie Grand vin

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