vin de table

Pour seul cortège – Laurent Gaudé

Me voici devant un écran vide, avec la douloureuse tâche d’écrire un article mitigé sur un livre reçu (merci quand même pour ce cadeau…) Mais voilà, en tant que blogueur indépendant, il me semble fondamental d’être sincère, à une époque où les journalistes perdent leur indépendance, et les blogueurs reçoivent des services de presse.

J’éviterai de rédiger un résumé. On trouvera la présentation des éditeurs ici, et de nombreux entrefilets qui décrivent en long et en large ses qualités plastiques et métaphoriques, son trente-sixième sens philosophique, et la densité des personnages digne d’un écrivain-psychanaliste, comme feue Jacqueline Harpman (encore que l’auteure ait su troquer sa toque de psy contre celle de romancier…)

Je me concentrerai sur les points qui m’ont semblé négatifs (je mets des réserves – mon avis est tout à fait personnel)

La présentation de l’éditeur évoque « une écriture au souffle épique ». En ce qui me concerne, le souffle épique m’aura soulevé quelques pages, pour me laisser choir durement sur le sol rocailleux de l’empire d’Alexandre le Grand. Ce qui me dérange (un peu) dans cette lecture, c’est l’excès. Tout est construit, tant au point de vue du style que du contenu, pour mettre en exergue violence, brutalité, rancœurs, soifs de domination, craintes, jalousies. Bref, ce qu’il y a a de plus noir dans l’âme humaine. Certes on est à Babylone, en des temps où les préoccupations de l’homme n’étaient pas de cultiver des roseraies. Sur ce point-là, l’auteur nous livre une œuvre magistrale, dressant un portrait extrêmement réussi et convaincant de cette société, du moins telle que nous l’imaginons, avec les distorsions du temps…Pour seul cortège

Dans un articulet sur un autre livre de l’auteur, j’écrivais « Gaudé dessine des personnages sombres dans un abîme de noirceur, mais dans cette noirceur il y a une infinité de nuances ». Ce n’est point le cas ici. La nuance, le relief d’un livre comme « Ouragan » font cruellement défaut. Le romancier se dépasse, il plafonne dans son délire, il atteint un point culminant dans l’excès. Ce n’est plus de l’écriture, c’est de la hargne. C’est l’exploitation méthodique, avec force adjectifs, de la barbarie humaine. Les personnages sont lourds, primaires, bestiaux. Des caricatures conventionnelles. En outre, Gaudé nous fait plonger dans le passé. Certes certes. Mais d’un point de vue historique, c’est maigrichon. Peu de références, peu de descriptions de lieux, peu de faits, de détails. L’auteur est tout entier dans son écriture sinistre, dans les ténèbres de la bêtise humaine, magnifiée à l’extrême.  Même « les Bienveillantes » avait plus de contraste. Dans « Ouragan », les personnages avaient quelque chose d’exalté, mais l’ensemble était chamarré. On trouvait une diversité de caractères. C’était son charme paradoxal. Exploit non reproduit.

Pour ce qui est de la technique d’écriture, rien de nouveau. Gaudé entrelace des paragraphes où il change de contexte de façon systématique. Le procédé est éculé (je relis ce mot – peur d’une lettre en trop). S’il a bien fonctionné autrefois, il ajoute une complication et oblige le lecteur a un sérieux effort d’attention. Le plaisir de lecture sera donc plus intellectuel qu’intuitif. Autre technique, éculée aussi ( je relis) : amener l’information capitale à doses homéopathiques. L’auteur espère sans doute pousser le lecteur ainsi à tourner les pages frénétiquement pour connaitre la suite. Ça ne marche pas forcément. D’aucuns, dont moi, se fatigueront assez vite,  à essayer de savoir qui est qui et qui fait quoi.

Enfin le style. S’il comporte quelques belles formules, d’autres me laissent sceptique : « la voix a hâte »… (Tentez de lire ces mots à haute voix) « Il est en feu » « Elle est pétrifiée par le deuil ». Formules fortes, oui, mais un peu faciles et stéréotypées.

Si cette lecture n’est pas dépourvue de qualités, loin de là, les ingrédients de l’ancienne recette font défaut.

Pour seul cortège – Laurent Gaudé. Éditions Actes sud

Date de parution : 22/08/2012  
Article publié par Noann le 9 septembre 2012 dans la catégorie vin de table

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20 petits mots

Le 9 Sep 2012 à 22:10:25

Je le sentais, je ne sais pourquoi, c’est pourquoi je ne l’ai pas acheté. J’aime tant Laurent Gaudé que j’avais peur d’être déçue. Et comme je suis une bloguo-ménagère (bon, bah vraiment ménagère mais j’écris quelques articulets de ci de là) qui ne reçoit rien dans sa boite aux lettres, je ne risque pas de le lire !!!



 
Noann
Tavernier
Le 9 Sep 2012 à 22:53:17

Bonsoir Krol

Évidemment, d’un écrivain à Goncourt et auteur de quelques livres remarquables, on s’attend toujours au meilleur…



 
Le 10 Sep 2012 à 08:02:17

Je ne pensais pas le lire …



 
Noann
Tavernier
Le 10 Sep 2012 à 16:54:33

Bonjour Clara

Je ne pense pas qu’il te plairait…



 
Le 11 Sep 2012 à 18:02:45

Le dernier roman de Gaudé ne me tentait pas… et ton manque d’enthousiasme pour celui-ci me conforte dans la perception que j’en avais… J’avais pourtant beaucoup aimé Eldorado.



 
Noann
Tavernier
Le 11 Sep 2012 à 19:56:21

Bonsoir Nadael

Une déception pour moi, mais peut-être en attendais-je trop, par rapport à ses précédents romans.

J’avoue aussi ne pas être le lecteur modèle pour ce genre ; j’aime mieux les ambiances suggérées et profondes…



 
onitsha
Le 20 Sep 2012 à 21:45:12

moi qui me réjouissais de le lire, je dois avouer que je suis un peu refroidie…..



 
Noann
Tavernier
Le 20 Sep 2012 à 22:03:13

Bonsoir Onitsha

Il y a des avis bien plus positifs que le mien.

Tout dépend du lecteur même. En ce qui me concerne j’apprécie que les choses soient dites avec moins d’emphase, même si ce style emphatique participe à l’ambiance et donne un réalisme époustouflant à cette œuvre.

revenez donc nous donner votre avis si vous le lisez !

Bonne soirée



 
Roger
Le 22 Sep 2012 à 19:11:29

Votre article m’avait tristement refroidie à le lire car je suis une inconditionnelle de ses romans. Je trouve que beaucoup d’écrivains écrivent pour écrire. Celà devient du commercial et votre article m’avait conforté dans mon idée et je m’étais dit zut lui aussi :-(. Mais pour avoir rencontré l’auteur hier à Liège, je crois que je vais revenir sur mes positions et attendre qu’il sorte à la bibliothèque et si ca me plait vraiment, l’acheter.
Merci pour votre esprit critique et l’absence de pommade sur votre blog.



 
Noann
Tavernier
Le 23 Sep 2012 à 01:31:09

Tiens Gaudé était à Liège… Nous l’avons raté.

Mais mon avis n’est qu’un avis, et comme je l’ai précisé, il est personnel.

Merci pour l’absence de pommade… Revenez nous donner votre opinion quand vous l’aurez lu, que nous puissions partager.



 
Anne
Le 6 Oct 2012 à 04:29:56

Il est 4 heures du matin. Je termine au galop ce fameux dernier Gaudé, acheté de confiance sans en lire de critiques.
J’ai été capturée, dès le début, par ce que vous qualifiez d’excès.
J’ai retrouvé le souffle de  » La mort du roi Tsongor », j’ai accepté avec délice de suivre la dernière épopée du conquérant, réduit à l’état de cadavre.
Entre Homére, Cecil B De Mille et parfois des images « dignes » des films « La Momie », c’est vrai, j’ai voyagé sur les ailes de l’Histoire et de la fable, avec un réel bonheur. Un tel voyage, j’en redemande… Tant pis si je ne sais justifier mon plaisir, il est bien réel et c’est pour de telles pleines et rares émotions que j’aime tant lire !



 
Tavernier
Le 6 Oct 2012 à 12:46:27

Bon sang, c’est dangereux le souffle épique… !



 
Hach
Le 7 Oct 2012 à 10:59:37

Pas mieux qu’Anne.
Lu d’une traite et captivé de la première à la dernière page.



 
Le 25 Oct 2012 à 20:06:10

Une belle chronique, avec laquelle je suis bien d’accord: je ne suis moi non plus pas rentré dans ce roman, trop « intello » et prétentieux à mes yeux, pas assez romanesque. J’avais été pour ma part également déçu par Ouragan, que j’avais trouvé très peu crédible, et pas assez centré sur l’ouragan lui-même. Heureusement que l’auteur a fait de belles choses auparavant, en particulier avec son fameux Soleil des Scorta.



 
Tavernier
Le 25 Oct 2012 à 21:02:05

Bonsoir Nico

Merci… Ouf, je me sens moins seul.

J’avais plus apprécié Ouragan, pour ses caractères, plus nuancés, plus attachants…



 
Fugugirl
Le 30 Oct 2012 à 13:58:13

Oui Gaudé est un écrivain monostyle.
J’avais trouvé agaçant et faible « le soleil des Scorta », dans un moment de faiblesse j’avais vu les bons côtés d' »Ouragan », mais alors là, je suis restée sans voix devant la nullité de celui-ci.
Gaudé pourrait écrire sur la tome de Savoie qu’il ne changerait pas d’un iota ses manièrismes et son souffle épique (copyrighté probablement).
Heureusement que la rentrée littéraire nous a réservé quelques bonnes suprises (Metin Arditi, Guénassia) et une très bonne jusqu’à présent (Joy Sorman).



 
Tavernier
Le 30 Oct 2012 à 15:33:33

Bonjour Fugugirl

J’aime beaucoup cette expression écrivain monostyle », et c’est vrai que dans son recueil de nouvelles « Les oliviers du Négus », les différents textes sont tous marqués par un style commun.
J’ai également commencé le dernier Metin Arditi que je trouve excellent



 
Le 1 Nov 2012 à 10:59:23

Comme Anne, j’ai aimé ce style épique et très emphatique, ainsi que cette noirceur du roman et de ses personnages. C’est une écriture que j’apprécie en général, et je pense que j’avais aussi moins d’attente que beaucoup d’autres quant à ce roman : c’est la première fois que je lisais cet auteur, je n’avais donc pas le souvenir d’une autre œuvre plus réussie.



 
Tavernier
Le 1 Nov 2012 à 12:56:16

Bon, si on parlait d’autre chose…



 
AnneC
Le 11 Avr 2013 à 11:39:16

Je ne serais pas aussi négative que vous quant à ce roman. Certes, ce n’est pas mon préféré de l’auteur, mais si tous les romans d’aujourd’hui avaient la qualité de « Pour seul cortège », quel plaisir ce serait de se jeter confiant dans de nouvelles lectures sans avoir à fouiller dans un amas de bouquins douteux!

Et pour ceux qui regrettent d’avoir manqué Laurent Gaudé à Liège en septembre (ou qui, charmés comme moi, apprécieront de l’entendre à nouveau), sachez qu’il sera à Herve (Collège Royal Marie-Thérèse) ce mardi 23 avril 2013 à 20h!



 

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