Premier Grand Cru Classé

Rue des Voleurs – Mathias Enard

C’est un livre à la fois violent et très touchant qui nous fait vivre en marge du printemps arabe, dans une ville jonction entre le monde arabe et l’Europe. Tanger, un port où la jeunesse est ballottée entre les islamistes et les tentations européennes.

Difficile de vivre quand on est rejeté par sa famille, qu’il est impossible de quitter le pays légalement, sans argent… Lakhdar, le héros, est amoureux des livres et il va tomber amoureux d’une jeune Catalane. À la rue, pour survivre, il accepte un travail dans une librairie musulmane, alors que lui, ce qu’il aime c’est la littérature policière, et surtout les romans policiers français ; Il ne souhaite pas être mêlé à la vague revendicatrice et islamiste qui déferle sur le Maroc lors du printemps arabe. Mais, indirectement, il ne peut fermer les yeux – tout en refusant d’y croire – sur les sentiments qui animent des êtres qui lui sont proches.

Rue des voleursC’est un roman politique que nous livre M. Enard. Son personnage est témoin des événements sanglants qui agitent le bord de la Méditerranée, des attentats terroristes, de la montée de l’intégrisme, du problème de l’immigration clandestine, puis de la révolte des indignés. Il acceptera plusieurs boulots pour survivre, petit musulman à tout faire qui travaille au rabais et tente de rejoindre la fille qu’il aime et qui vit à Barcelone ; il volera, fuira et deviendra clandestin. Parfois il voudra retourner chez lui, mais pour quoi faire ?

Enard réussit le pari de mélanger aussi la poésie arabe et la littérature à ce voyage.

Un livre qui fait réfléchir sur notre époque, sur le naufrage des valeurs, sur la mondialisation, sur le choc des cultures et des religions, sur la tolérance, sur l’amour, l’amitié.

Une fois encore Enard fait le pont entre les civilisations, comme cela avait déjà été le cas dans « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants ». On est loin de l’exotisme de Constantinople et de Michel-Ange mais une fois encore on assiste à la découverte d’un autre univers et au déracinement (ou enracinement ?) d’un être. Que ce soit Constantinople-Venise ou Tanger/Barcelone dans « Rue des Voleurs », dans les deux cas l’amitié et l’amour sont des refuges et des moteurs.

Et Mathias Enard se révèle à moi une fois encore. Magistralement !

Extrait :

(p. 78) « La vie est une machine à arracher l’être ; elle nous dépouille, depuis l’enfance, pour nous repeupler en nous plongeant dans un bain de contacts, de voix, de messages qui nous modifient à l’infini, nous sommes en mouvement. »

Rue des Voleurs » de Mathias Enard. Éditions Actes sud

Date de parution : 18/08/2012  
Article publié par Yves Rogne le 12 avril 2013 dans la catégorie Premier Grand Cru Classé

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