Grand vin

Vous ne connaitrez ni le jour ni l’heure – Pierre Béguin

L’auteur nous jette dans le trouble dès les premières lignes : ses parents vont mourir, car ils l’ont décidé, sciemment ; face à la vieillesse et la maladie, ils ont préféré l’au-delà…

Je ne risque pas de rompre une intrigue en dévoilant que ce n’est qu’une question d’heures, et que les parents tiendront effectivement leur promesse. Car la qualité de ce récit ne tient pas dans une curiosité d’un dénouement, qui tient le lecteur en haleine de page en page. L’intensité de ce livre réside dans un curieux huis clos entre trois personnes : le fils-narrateur, le père, personnage simple a priori, qui va être dévoilé peu à peu dans ses contradictions, et la mère, discrète, dont on se demande si le rôle est actif, ou si elle suit son mari, comme elle semble l’avoir fait toute sa vie.

Vous ne connaitrez...Ainsi va se dérouler une horreur tacite, peu à peu. L’auteur revisite ses souvenirs, se pose mille questions, ressasse son passé, ses journées d’enfance face à ce père qui se révèle finalement complexe, jaloux de son fils plus érudit, dominateur par soucis de ne pas perdre la face… Et cette mère, qui est-elle ? Entre eux semble s’être lié un serment d’amour, tissé lentement au fil des décennies de vie commune… Mais peut-être cette fin est-elle vue comme une élégance par le père, une façon de poursuivre l’histoire d’amour dans l’esthétisme absolu, jusque dans la mort. La fin serait une apothéose, préférée à la déchéance de la maladie. Ce serait une fin esthète, une preuve d’amour aux yeux du monde.

Ainsi, les parents font appel à une association dénommée « Exit ». Ce sont des spécialistes, qui connaissent les bons mots et les bonnes formules interrogatives à prononcer, face à une personne qui a fait le choix de décider de l’heure de la fin par absorption d’un cocktail autolytique. Les choses se passent conformément à leur volonté, mais je n’en dirai pas plus.

La deuxième partie du récit est un peu plus monotone et ressassée, le fils s’interroge, repasse des scènes. La suite m’a semblé moins intéressante, du moins plus entendue ; une fois les décès proclamés, l’histoire perd un peu de son intérêt, me semble-t-il.

« Vous en connaitrez ni le jour ni l’heure » est un livre remarquable par la profondeur de son raisonnement, la qualité de son écriture, parfois un peu académique. Ce qui en fait un témoignage fondamental à déposer sur l’autel de l’euthanasie. En cela, il est très supérieur à « En souvenir d’André », dont je vous parlais il y a quelques semaines, lequel semble fade en comparaison à cet opus, et dont on ne dit pourtant que du bien dans les blogs, ah ces *** de blogueurs…

« Pour elle, ce fut effectivement très rapide. Pour lui, un peu plus long. Elle est morte la première, comme elle l’avait toujours souhaité, par cette crainte irrépressible de lui survivre ; il est mort quelques minutes plus tard, comme il l’avait toujours espéré, par cette même crainte de la laisser seule au bord du chemin. Tous les deux s’en sont allés les yeux fermés et le cœur grand ouvert, exactement comme ils l’avaient planifié. Il m’a soudain semblé que ces deux longues vies n’avaient été qu’une seule petite lueur qui aurait scintillé brièvement entre deux grandes obscurités. »

Vous ne connaitrez ni le jour ni l’heure – Pierre Béguin. Éditions Philippe Rey

Date de parution : 03/01/2013  
Article publié par Noann le 10 avril 2013 dans la catégorie Grand vin

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